6.4.04
Voici le texte qui m'a valu le 2e prix littéraire de Radio-Canada dans la catégorie "Récit de voyage". Le jury était composé de Hugues Corriveau, Claude Godin et Dany Laferrière.
Le texte est publié dans l'édition d'avril du magazine EnRoute, accompagné d'illustrations de Martine Huot, et est disponible en version magazine sur tous les vols d'Air Canada. Pour consulter les autres textes gagnants et voir les illustrations, vous n'avez qu'à cliquer sur le lien du magazine à gauche.
Le texte sera aussi lu à la Chaîne culturelle de Radio-Canada au cours de l'année 2004.
RETOUR DE SARAJEVO, À LA PREMIÈRE PERSONNE
Cet automne 1997, j’en étais à mon deuxième retour de Bosnie. J’avais encore une fois l’impression étrange de partir de la maison pour m’en retourner à la maison. Ce pays était en quelque sorte mon berceau de vie adulte, j’y avais ouvert les yeux une deuxième fois.
Je venais d’acheter mon billet d’autobus quand mon ami Feđa m’annonça qu’il partait lui aussi pour Zagreb. Il allait assister à un concert de rock serbe – selon lui le meilleur rock des Balkans. Un ami de son père, qui faisait des affaires entre les deux pays, s’en retournait et il pourrait nous embarquer. J’épargnerais 40 Deutch Mark. Comme s’il sentait le besoin de me convaincre, Feđa en rajouta : « Come with us, it will be faster ». Il m’expliqua que le chemin officiel, le nouveau trajet Sarajevo-Zagreb, était en fait une route tracée pour contourner la Republika Serbska. L’ancienne route avait été construite par le gouvernement yougoslave du temps de la Yougoslavie, alors que la nouvelle avait été déterminée en conséquence des accords de Dayton. Ça impliquait un trajet par les montagnes, la traversée d’une rivière puis 30km de route en territoire serbe, zone présumée hostile pour les ex-Yougoslaves non-serbes. Feđa et le chauffeur, tous les deux Bosniaques, s’y sentiraient un peu inconfortables, mais ils jugeaient que ça valait la peine. Cet ancien itinéraire prenait sept heures au lieu de douze. La rumeur voulait que des gens se soient fait voler, battre et parfois même prendre leur voiture. Nous allions traverser ce tronçon le soir. Armé de mon passeport canadien et malgré mon ignorance quasi totale de la langue locale, je ne m’inquiétais pas trop. Témérité typique de jeune voyageur arrogant que j’étais, un écho bien maladroit de cette curiosité qui a sorti l’humanité de sa caverne.
J’avais profité de mes vacances loin de ma Pénélope pour me rendre encore une fois à Sarajevo, à peine 18 mois après mon premier voyage. En mai 1996, ce premier périple s’était fait de hasards et de nécessités. J’étais revenu avec plus de 3000 photos, des images d’après-guerre dont j’étais à ce jour encore pudique. Cette fois avec une petite caméra vidéo, j’avais tourné un court reportage sur le concert de U2 à Sarajevo et son impact auprès des jeunes de la ville. Bono avait finalement rempli sa promesse faite via satellite durant le siège. Avec mon plein de matériel vidéo et de bonnes bières bues avec Feđa, j’avais l’impression d’avoir moi aussi tenu ma promesse de revenir à Sarajevo. En mai 1996, j’avais dû quitter la ville, mon argent rapidement épuisé dans un pays où le système bancaire était en miettes. À cette époque mon retour précipité s’était aussi fait dans l’urgence de revoir un ami qui languissait au Québec sous le Damoclès du cancer. Je n’étais pas revenu de bon gré. Et pire, je n’étais pas revenu à temps.
Malgré les sacs, les boîtes d’échantillons et en s’y prenant avec lenteur et calcul, Mirza, le chauffeur, réussit à dégager le siège arrière pour que je puisse m’y asseoir. Il était tout juste midi au moment de partir. Aussitôt démarré, leurs délibérations rapides aboutirent sur un consensus pizza. Ils commandèrent pour emporter. Debout à fumer leur cigarette, ils discutaient pendant que je faisais un dernier tour d’horizon. Planté à mi-chemin sur le flanc nord de Sarajevo, c’était mon regard d’Ulysse sur la ville meurtrie, juste avant d’entamer le retour. Je remarquai alors la plaque de la voiture. Fédération d’avant-guerre oblige, elle portait les deux premières lettres de la ville d’origine, suivies de chiffres. ZA 27634. Cet indice alphabétique rendait, à raison, tous les chauffeurs ex-yougoslaves nerveux lorsqu’ils voyageaient en dehors de leur (nouveau) pays respectif.
Une fois la pizza arrivée, je restai surpris de les voir s’installer derrière le volant sans prendre une bouchée. Take out, take home. Mirza s’en retournait à Zagreb où il avait sa compagnie, sa maison et une copine croate. Ah les femmes croates! Élégantes et racées, de véritables sirènes. Votre humble narrateur en est resté gaga depuis son premier débarquement à Zagreb. Il terminait alors le pénible trajet Milan-Zagreb en train, après une seule escale à Venise. Deux heures, à Venise, c’était déjà un traumatisme. Assez long pour goûter la magie de la ville, assez court pour souffrir de l’ensorcellement. Chargé comme un mulet photographique, inoculé du syndrome de Stendhal, les femmes croates l’avaient profondément troublé. Ce qui renforçait la légende locale, lue dans un vieux bouquin, qui voulait qu’aux temps anciens, un homme kidnappe sa future femme dans une autre région et la ramène au village pour l’épouser. C’était vrai, elles étaient toutes « ravissables ».
Mes compagnons entamèrent la pizza tout en roulant. Cette petite route sinueuse, serpentant à flanc de montagne entre les arbres, me semblait nécessiter l’utilisation des deux mains. Mirza maintenait une bonne vitesse, jasant ferme avec Feđa, une pointe de pizza dans une main, une serviette de papier dans l’autre, s’essuyant parfois la bouche en laissant le volant libre un instant. Rien qu’un instant qui durait moins d’une seconde, assez longtemps pour que j’imagine quelques moutons se matérialisant devant nous avec comme résultat une plongée dans l’abîme. La pizza disparut à moitié sans l’ombre d’un mouton. Mirza fit une pause dans sa déglutition et s’arrêta de parler. Un bruit suspect. La roue avant gauche. Il repéra un chemin menant à une petite ferme et s’y engagea. Un chien aboyant de service nous accueillit, mais il resta loin. Quand on a un boulot à faire qui implique la voix, on peut bien le faire à distance. C’est plus sécuritaire. Indifférent au vacarme canin, notre chauffeur se pencha sur la roue en question et en fit sauter l’enjoliveur.
Bien qu’ils fussent encore tous là, les boulons avaient été délibérément dévissés.
À Sarajevo, on n’aimait pas les plaques de Zagreb, on avait donc donné quelques coups de clé pour assouplir notre conduite. Mirza entreprit de bien revisser les boulons. La campagne était soudainement silencieuse et je le constatai en même temps que Feđa : « Where’s the dog? » Le fameux « dog » mangeait le reste de la pizza en nous surveillant du coin de l’œil. La porte de la voiture était restée ouverte.
Notre roue sécurisée, nous reprîmes le chemin, laissant à notre douanier poilu un péage très apprécié. Puis, alors que nous commencions à grimper à bon rythme dans la montagne, le brouillard et la neige nous tombèrent dessus comme la misère sur le pauvre monde. Visibilité : moins de 4 mètres. Mirza, la tête penchée en avant, les yeux plissés, comme pour mieux voir, n’eut pas un instant l’idée de diminuer sa vitesse. Des hordes de moutons apparaissaient dans ma tête. J’essayais de relaxer, mais dès que j’arrivais à m’arracher du spectacle hypnotisant des flocons furieusement diagonaux, mes yeux plongeaient dans le ravin à notre droite. Je retournais par dépit à la route, en priant que tous les moutons de Bosnie soient à la tonte.
Puis en redescendant, la neige céda lentement la place à la pluie. Le brouillard nous révélait de plus en plus de route. Avec l’attente pour la pizza, les boulons de la vengeance et les intempéries, nous n’avons émergé des montagnes qu’au déclin du jour. C’était novembre, après tout.
Nous arrivâmes ensuite à la rivière. Une surface noire qui bouillonnait avec sur l’autre rive une ligne ininterrompue de phares. Nous avons longuement attendu, avançant de 10 à 20 mètres à chaque fois que s’embarquait une nouvelle cargaison. La barge traversait le long d’un câble d’acier grâce à la traction d’un moteur toussotant, c’était une simple plaque flottante faisant son va-et-vient dans une grosse soupe noire. De part et d’autre du chaudron, deux contingents terrestres se faisaient face. Au milieu, les marins se tenaient tranquilles, souhaitant arriver le plus vite possible. Je n’avais pas plus envie qu’eux de chavirer dans une rivière dont je ne connaissais pas le nom. Question de respect pour ma mère qui subirait l’odieux d’avoir à expliquer à chaque visiteur du salon funéraire :
- (question affligée)?
- Il est mort noyé…
- (curiosité morbide qui n’atténue ni n’amplifie les condoléances)?
- On ne sait pas où… une rivière en quelque part en Bosnie…
- (répétition du nom du pays ? – question de se coucher moins niaiseux).
- La Bosnie, vous savez en ex-Yougoslavie… la guerre, là…
- (remarque sur l’incongruité de cet endroit pour mourir).
- (soupir de ma mère – le ixième de la journée) Là où ailleurs, ça fait pas de différence…
- (lieu commun sur le danger d’une baignoire remplie de six pouces d’eau).
- (re-soupir) Effectivement…
La file de voitures en attente de l’autre côté s’étirait sur plus d’un kilomètre, les premières bien arrêtées, les autres roulant lentement et de plus en plus distancées à mesure qu’on s’éloignait. Notre voie étant libre, nous les croisions à vive allure.
Ce n’est pas d’un troupeau de moutons dont j’aurais dû avoir peur.
Un camion dévia sec de son chemin et notre chauffeur eut juste le temps de donner un coup de volant pour prendre l’accotement. Ce camion était sorti de sa file, nous exposant à un face à face d’une manière tellement flagrante que, passé la stupeur initiale, nous restâmes sur une désagréable impression que c’était un geste volontaire. Il était resté aligné bien droit et n’avait pas dévié de sa position. Pas même un coup de klaxon. Mirza avait réussi à éviter la catastrophe de quelques pouces, sans toutefois quitter la route. Notre odyssée continuait. J’avais cependant un respect renouvelé pour les chauffeurs qui mangent en conduisant.
Seuls sur la route, l’incident de la rivière loin derrière nous, nous roulions dans la campagne sombre, la noirceur n’étant abolie que par nos phares et les cônes de lumière des villages que nous traversions. La conversation du siège avant continuait, pendant que je scrutais les ténèbres, devinant parfois la silhouette décharnée d’une maison, un des innombrables vestiges du fratricide. Dans ce pays où l’après-guerre restait chancelant, ils avaient arrêté de mourir, mais n’avaient pas encore recommencé à vivre.
Feđa se tourna vers moi pour m’informer que nous arrivions près de la zone serbe. Nous allions traverser une frontière invisible, au-delà de laquelle nous attendaient 30 km d’appréhension. Un peu plus loin, une affiche en alphabet cyrillique nous confirma que nous y étions déjà. Mes compagnons fixaient la route noire. Étrangement silencieuse, la voiture fonçait dans la nuit.
Nous retenions notre souffle depuis l’affiche-frontière et je crois que nous aurions pu traverser tout le tronçon serbe sur une seule respiration. C’est alors que le pneu arrière-droit explosa. Nous roulions certainement à 120km/h lorsque nous entendîmes un choc suivi d’une bruyante fuite d’air. La voiture pencha de mon côté. Mirza prononça une seule phrase : « Anywhere but NOT HERE! » Il ralentit brusquement à 60km/h, mais continua son chemin, tenant fermement son volant pour compenser les zigzags occasionnels. Notre pneu agonisait bruyamment, mais nous roulions avec une surprenante constance. Après cinq minutes de sursis, alors que nous rejoignions le plat au-delà d’une petite colline, le verdict tomba: le pneu se déchiqueta complètement, nous forçant à nous arrêter sur le bord de la route. La nuit qui nous entourait était opaque et j’appris à ce moment-là que mes compagnons n’avaient pas de lampe de poche. Heureusement, par prévenance bébête, j’en traînais toujours une en voyage, un petit modèle se portant à la ceinture. Une seconde plus tard nous étions sortis de la voiture. Notre capitaine enleva quelques gros morceaux du coffre et en tira le cric et le pneu de secours. Il fallait opérer rapidement. L’humidité nous mordait les os, nous évitant de nous poser des questions sur l’origine de nos frissons. Notre drame n’affectait en rien l’ardeur des criquets.
Les phares d’une voiture apparurent derrière nous. Tous se retournèrent d’un coup. Feđa tenait la lampe de poche, Mirza maniait le cric comme un forcené, je m’improvisai donc signaleur. J’avançai en direction de la voiture, sachant que j’étais vu, et je fis de grands gestes pour indiquer de passer à notre gauche. Ainsi placé, je cachais stratégiquement la plaque d’immatriculation. Ici aussi ZA 27634 pouvait nous attirer des ennuis. Mon visage était serein, mon regard calme. La voiture ralentit un peu, dévia et continua son chemin. Soupir collectif.
Ils en étaient à changer de roue lorsqu’une autre paire de phares s’annonça. Un camion immense finissait de monter la colline. Je repris ma position, adoptant cette fois des gestes un peu nonchalants, question de ne pas avoir l’air trop zélé.
Décélération, grincement de freins, relâchement hydraulique.
Le camion s’arrêta net à une dizaine de mètres derrière nous. Aveuglé par les phares, incapable de discerner quoi que ce soit derrière le pare-brise noir, je continuais ma petite routine en espérant ne pas trahir mon inconfort. Derrière moi, Mirza persévérait sur les boulons. Je ne me rappelle plus combien de temps je suis resté là à gesticuler. J’étais tétanisé à l’idée que la porte du camion s’ouvre. Il aurait fallu leur parler et, malgré la langue commune, mes amis avaient tout de même leur accent. Je n’étais pas entièrement convaincu du danger, mais je comprenais que mes amis n’aient pas envie de vérifier. Un camionneur ivre est si vite arrivé. Face au cyclope, je n’avais que mon sourire comme fer de lance.
Embrayage, souffle du géant qui pompe, grognement du moteur.
Le mastodonte vira d’un coup et nous passa en accélérant. Même les criquets ont soupiré. Mirza finit de tourner le dernier boulon et embarqua ce qui restait de sa roue. Feđa me remit ma lampe de poche : « Thanks, man ». Son regard en disait long. Re-départ. Personne ne passa de remarques sur le fait qu’on roulait bien au-dessus de la vitesse prescrite pour un pneu de rechange.
Le reste du trajet vers Zagreb se fit sans embûches. La voiture s’engagea bientôt sur l’autoroute éclairée à quatre voies et, bien qu’il restât encore une heure de route, la clarté me donna le sentiment d’être déjà arrivé. Quand la périphérie de Zagreb s’offrit enfin à nous, notre grand navigateur, pourtant soulagé, ne crut pas nécessaire de ralentir. Subséquemment…
Sirène. Gyrophare. Enregistrements. Permis. Contravention.
Mirza fulminait entre ses dents. Nous n’étions qu’à 5 minutes de notre destination.
Après avoir débarqué devant la gare, fait mes adieux à Feđa et remercié cordialement Mirza, je me rendis sur le quai pour respirer l’air du soir. Je devais attendre mon train jusqu’au petit matin. J’entendais au loin la rumeur de la ville, le quai était vide et l’horloge de la gare indiquait minuit. Le trajet avait tout de même pris douze heures. Éventuellement, je serais dans les bras de ma douce. Il me fallait encore me rendre à Genève en train – 17 heures de trajet – puis, deux jours plus tard, y prendre mon avion. J’avais rendez-vous avec Nicolas Bouvier, je n’étais pas pressé de rentrer à Montréal.
© Denis McCready 2004
Le texte est publié dans l'édition d'avril du magazine EnRoute, accompagné d'illustrations de Martine Huot, et est disponible en version magazine sur tous les vols d'Air Canada. Pour consulter les autres textes gagnants et voir les illustrations, vous n'avez qu'à cliquer sur le lien du magazine à gauche.
Le texte sera aussi lu à la Chaîne culturelle de Radio-Canada au cours de l'année 2004.
RETOUR DE SARAJEVO, À LA PREMIÈRE PERSONNE
Cet automne 1997, j’en étais à mon deuxième retour de Bosnie. J’avais encore une fois l’impression étrange de partir de la maison pour m’en retourner à la maison. Ce pays était en quelque sorte mon berceau de vie adulte, j’y avais ouvert les yeux une deuxième fois.
Je venais d’acheter mon billet d’autobus quand mon ami Feđa m’annonça qu’il partait lui aussi pour Zagreb. Il allait assister à un concert de rock serbe – selon lui le meilleur rock des Balkans. Un ami de son père, qui faisait des affaires entre les deux pays, s’en retournait et il pourrait nous embarquer. J’épargnerais 40 Deutch Mark. Comme s’il sentait le besoin de me convaincre, Feđa en rajouta : « Come with us, it will be faster ». Il m’expliqua que le chemin officiel, le nouveau trajet Sarajevo-Zagreb, était en fait une route tracée pour contourner la Republika Serbska. L’ancienne route avait été construite par le gouvernement yougoslave du temps de la Yougoslavie, alors que la nouvelle avait été déterminée en conséquence des accords de Dayton. Ça impliquait un trajet par les montagnes, la traversée d’une rivière puis 30km de route en territoire serbe, zone présumée hostile pour les ex-Yougoslaves non-serbes. Feđa et le chauffeur, tous les deux Bosniaques, s’y sentiraient un peu inconfortables, mais ils jugeaient que ça valait la peine. Cet ancien itinéraire prenait sept heures au lieu de douze. La rumeur voulait que des gens se soient fait voler, battre et parfois même prendre leur voiture. Nous allions traverser ce tronçon le soir. Armé de mon passeport canadien et malgré mon ignorance quasi totale de la langue locale, je ne m’inquiétais pas trop. Témérité typique de jeune voyageur arrogant que j’étais, un écho bien maladroit de cette curiosité qui a sorti l’humanité de sa caverne.
J’avais profité de mes vacances loin de ma Pénélope pour me rendre encore une fois à Sarajevo, à peine 18 mois après mon premier voyage. En mai 1996, ce premier périple s’était fait de hasards et de nécessités. J’étais revenu avec plus de 3000 photos, des images d’après-guerre dont j’étais à ce jour encore pudique. Cette fois avec une petite caméra vidéo, j’avais tourné un court reportage sur le concert de U2 à Sarajevo et son impact auprès des jeunes de la ville. Bono avait finalement rempli sa promesse faite via satellite durant le siège. Avec mon plein de matériel vidéo et de bonnes bières bues avec Feđa, j’avais l’impression d’avoir moi aussi tenu ma promesse de revenir à Sarajevo. En mai 1996, j’avais dû quitter la ville, mon argent rapidement épuisé dans un pays où le système bancaire était en miettes. À cette époque mon retour précipité s’était aussi fait dans l’urgence de revoir un ami qui languissait au Québec sous le Damoclès du cancer. Je n’étais pas revenu de bon gré. Et pire, je n’étais pas revenu à temps.
Malgré les sacs, les boîtes d’échantillons et en s’y prenant avec lenteur et calcul, Mirza, le chauffeur, réussit à dégager le siège arrière pour que je puisse m’y asseoir. Il était tout juste midi au moment de partir. Aussitôt démarré, leurs délibérations rapides aboutirent sur un consensus pizza. Ils commandèrent pour emporter. Debout à fumer leur cigarette, ils discutaient pendant que je faisais un dernier tour d’horizon. Planté à mi-chemin sur le flanc nord de Sarajevo, c’était mon regard d’Ulysse sur la ville meurtrie, juste avant d’entamer le retour. Je remarquai alors la plaque de la voiture. Fédération d’avant-guerre oblige, elle portait les deux premières lettres de la ville d’origine, suivies de chiffres. ZA 27634. Cet indice alphabétique rendait, à raison, tous les chauffeurs ex-yougoslaves nerveux lorsqu’ils voyageaient en dehors de leur (nouveau) pays respectif.
Une fois la pizza arrivée, je restai surpris de les voir s’installer derrière le volant sans prendre une bouchée. Take out, take home. Mirza s’en retournait à Zagreb où il avait sa compagnie, sa maison et une copine croate. Ah les femmes croates! Élégantes et racées, de véritables sirènes. Votre humble narrateur en est resté gaga depuis son premier débarquement à Zagreb. Il terminait alors le pénible trajet Milan-Zagreb en train, après une seule escale à Venise. Deux heures, à Venise, c’était déjà un traumatisme. Assez long pour goûter la magie de la ville, assez court pour souffrir de l’ensorcellement. Chargé comme un mulet photographique, inoculé du syndrome de Stendhal, les femmes croates l’avaient profondément troublé. Ce qui renforçait la légende locale, lue dans un vieux bouquin, qui voulait qu’aux temps anciens, un homme kidnappe sa future femme dans une autre région et la ramène au village pour l’épouser. C’était vrai, elles étaient toutes « ravissables ».
Mes compagnons entamèrent la pizza tout en roulant. Cette petite route sinueuse, serpentant à flanc de montagne entre les arbres, me semblait nécessiter l’utilisation des deux mains. Mirza maintenait une bonne vitesse, jasant ferme avec Feđa, une pointe de pizza dans une main, une serviette de papier dans l’autre, s’essuyant parfois la bouche en laissant le volant libre un instant. Rien qu’un instant qui durait moins d’une seconde, assez longtemps pour que j’imagine quelques moutons se matérialisant devant nous avec comme résultat une plongée dans l’abîme. La pizza disparut à moitié sans l’ombre d’un mouton. Mirza fit une pause dans sa déglutition et s’arrêta de parler. Un bruit suspect. La roue avant gauche. Il repéra un chemin menant à une petite ferme et s’y engagea. Un chien aboyant de service nous accueillit, mais il resta loin. Quand on a un boulot à faire qui implique la voix, on peut bien le faire à distance. C’est plus sécuritaire. Indifférent au vacarme canin, notre chauffeur se pencha sur la roue en question et en fit sauter l’enjoliveur.
Bien qu’ils fussent encore tous là, les boulons avaient été délibérément dévissés.
À Sarajevo, on n’aimait pas les plaques de Zagreb, on avait donc donné quelques coups de clé pour assouplir notre conduite. Mirza entreprit de bien revisser les boulons. La campagne était soudainement silencieuse et je le constatai en même temps que Feđa : « Where’s the dog? » Le fameux « dog » mangeait le reste de la pizza en nous surveillant du coin de l’œil. La porte de la voiture était restée ouverte.
Notre roue sécurisée, nous reprîmes le chemin, laissant à notre douanier poilu un péage très apprécié. Puis, alors que nous commencions à grimper à bon rythme dans la montagne, le brouillard et la neige nous tombèrent dessus comme la misère sur le pauvre monde. Visibilité : moins de 4 mètres. Mirza, la tête penchée en avant, les yeux plissés, comme pour mieux voir, n’eut pas un instant l’idée de diminuer sa vitesse. Des hordes de moutons apparaissaient dans ma tête. J’essayais de relaxer, mais dès que j’arrivais à m’arracher du spectacle hypnotisant des flocons furieusement diagonaux, mes yeux plongeaient dans le ravin à notre droite. Je retournais par dépit à la route, en priant que tous les moutons de Bosnie soient à la tonte.
Puis en redescendant, la neige céda lentement la place à la pluie. Le brouillard nous révélait de plus en plus de route. Avec l’attente pour la pizza, les boulons de la vengeance et les intempéries, nous n’avons émergé des montagnes qu’au déclin du jour. C’était novembre, après tout.
Nous arrivâmes ensuite à la rivière. Une surface noire qui bouillonnait avec sur l’autre rive une ligne ininterrompue de phares. Nous avons longuement attendu, avançant de 10 à 20 mètres à chaque fois que s’embarquait une nouvelle cargaison. La barge traversait le long d’un câble d’acier grâce à la traction d’un moteur toussotant, c’était une simple plaque flottante faisant son va-et-vient dans une grosse soupe noire. De part et d’autre du chaudron, deux contingents terrestres se faisaient face. Au milieu, les marins se tenaient tranquilles, souhaitant arriver le plus vite possible. Je n’avais pas plus envie qu’eux de chavirer dans une rivière dont je ne connaissais pas le nom. Question de respect pour ma mère qui subirait l’odieux d’avoir à expliquer à chaque visiteur du salon funéraire :
- (question affligée)?
- Il est mort noyé…
- (curiosité morbide qui n’atténue ni n’amplifie les condoléances)?
- On ne sait pas où… une rivière en quelque part en Bosnie…
- (répétition du nom du pays ? – question de se coucher moins niaiseux).
- La Bosnie, vous savez en ex-Yougoslavie… la guerre, là…
- (remarque sur l’incongruité de cet endroit pour mourir).
- (soupir de ma mère – le ixième de la journée) Là où ailleurs, ça fait pas de différence…
- (lieu commun sur le danger d’une baignoire remplie de six pouces d’eau).
- (re-soupir) Effectivement…
La file de voitures en attente de l’autre côté s’étirait sur plus d’un kilomètre, les premières bien arrêtées, les autres roulant lentement et de plus en plus distancées à mesure qu’on s’éloignait. Notre voie étant libre, nous les croisions à vive allure.
Ce n’est pas d’un troupeau de moutons dont j’aurais dû avoir peur.
Un camion dévia sec de son chemin et notre chauffeur eut juste le temps de donner un coup de volant pour prendre l’accotement. Ce camion était sorti de sa file, nous exposant à un face à face d’une manière tellement flagrante que, passé la stupeur initiale, nous restâmes sur une désagréable impression que c’était un geste volontaire. Il était resté aligné bien droit et n’avait pas dévié de sa position. Pas même un coup de klaxon. Mirza avait réussi à éviter la catastrophe de quelques pouces, sans toutefois quitter la route. Notre odyssée continuait. J’avais cependant un respect renouvelé pour les chauffeurs qui mangent en conduisant.
Seuls sur la route, l’incident de la rivière loin derrière nous, nous roulions dans la campagne sombre, la noirceur n’étant abolie que par nos phares et les cônes de lumière des villages que nous traversions. La conversation du siège avant continuait, pendant que je scrutais les ténèbres, devinant parfois la silhouette décharnée d’une maison, un des innombrables vestiges du fratricide. Dans ce pays où l’après-guerre restait chancelant, ils avaient arrêté de mourir, mais n’avaient pas encore recommencé à vivre.
Feđa se tourna vers moi pour m’informer que nous arrivions près de la zone serbe. Nous allions traverser une frontière invisible, au-delà de laquelle nous attendaient 30 km d’appréhension. Un peu plus loin, une affiche en alphabet cyrillique nous confirma que nous y étions déjà. Mes compagnons fixaient la route noire. Étrangement silencieuse, la voiture fonçait dans la nuit.
Nous retenions notre souffle depuis l’affiche-frontière et je crois que nous aurions pu traverser tout le tronçon serbe sur une seule respiration. C’est alors que le pneu arrière-droit explosa. Nous roulions certainement à 120km/h lorsque nous entendîmes un choc suivi d’une bruyante fuite d’air. La voiture pencha de mon côté. Mirza prononça une seule phrase : « Anywhere but NOT HERE! » Il ralentit brusquement à 60km/h, mais continua son chemin, tenant fermement son volant pour compenser les zigzags occasionnels. Notre pneu agonisait bruyamment, mais nous roulions avec une surprenante constance. Après cinq minutes de sursis, alors que nous rejoignions le plat au-delà d’une petite colline, le verdict tomba: le pneu se déchiqueta complètement, nous forçant à nous arrêter sur le bord de la route. La nuit qui nous entourait était opaque et j’appris à ce moment-là que mes compagnons n’avaient pas de lampe de poche. Heureusement, par prévenance bébête, j’en traînais toujours une en voyage, un petit modèle se portant à la ceinture. Une seconde plus tard nous étions sortis de la voiture. Notre capitaine enleva quelques gros morceaux du coffre et en tira le cric et le pneu de secours. Il fallait opérer rapidement. L’humidité nous mordait les os, nous évitant de nous poser des questions sur l’origine de nos frissons. Notre drame n’affectait en rien l’ardeur des criquets.
Les phares d’une voiture apparurent derrière nous. Tous se retournèrent d’un coup. Feđa tenait la lampe de poche, Mirza maniait le cric comme un forcené, je m’improvisai donc signaleur. J’avançai en direction de la voiture, sachant que j’étais vu, et je fis de grands gestes pour indiquer de passer à notre gauche. Ainsi placé, je cachais stratégiquement la plaque d’immatriculation. Ici aussi ZA 27634 pouvait nous attirer des ennuis. Mon visage était serein, mon regard calme. La voiture ralentit un peu, dévia et continua son chemin. Soupir collectif.
Ils en étaient à changer de roue lorsqu’une autre paire de phares s’annonça. Un camion immense finissait de monter la colline. Je repris ma position, adoptant cette fois des gestes un peu nonchalants, question de ne pas avoir l’air trop zélé.
Décélération, grincement de freins, relâchement hydraulique.
Le camion s’arrêta net à une dizaine de mètres derrière nous. Aveuglé par les phares, incapable de discerner quoi que ce soit derrière le pare-brise noir, je continuais ma petite routine en espérant ne pas trahir mon inconfort. Derrière moi, Mirza persévérait sur les boulons. Je ne me rappelle plus combien de temps je suis resté là à gesticuler. J’étais tétanisé à l’idée que la porte du camion s’ouvre. Il aurait fallu leur parler et, malgré la langue commune, mes amis avaient tout de même leur accent. Je n’étais pas entièrement convaincu du danger, mais je comprenais que mes amis n’aient pas envie de vérifier. Un camionneur ivre est si vite arrivé. Face au cyclope, je n’avais que mon sourire comme fer de lance.
Embrayage, souffle du géant qui pompe, grognement du moteur.
Le mastodonte vira d’un coup et nous passa en accélérant. Même les criquets ont soupiré. Mirza finit de tourner le dernier boulon et embarqua ce qui restait de sa roue. Feđa me remit ma lampe de poche : « Thanks, man ». Son regard en disait long. Re-départ. Personne ne passa de remarques sur le fait qu’on roulait bien au-dessus de la vitesse prescrite pour un pneu de rechange.
Le reste du trajet vers Zagreb se fit sans embûches. La voiture s’engagea bientôt sur l’autoroute éclairée à quatre voies et, bien qu’il restât encore une heure de route, la clarté me donna le sentiment d’être déjà arrivé. Quand la périphérie de Zagreb s’offrit enfin à nous, notre grand navigateur, pourtant soulagé, ne crut pas nécessaire de ralentir. Subséquemment…
Sirène. Gyrophare. Enregistrements. Permis. Contravention.
Mirza fulminait entre ses dents. Nous n’étions qu’à 5 minutes de notre destination.
Après avoir débarqué devant la gare, fait mes adieux à Feđa et remercié cordialement Mirza, je me rendis sur le quai pour respirer l’air du soir. Je devais attendre mon train jusqu’au petit matin. J’entendais au loin la rumeur de la ville, le quai était vide et l’horloge de la gare indiquait minuit. Le trajet avait tout de même pris douze heures. Éventuellement, je serais dans les bras de ma douce. Il me fallait encore me rendre à Genève en train – 17 heures de trajet – puis, deux jours plus tard, y prendre mon avion. J’avais rendez-vous avec Nicolas Bouvier, je n’étais pas pressé de rentrer à Montréal.
© Denis McCready 2004